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Grandeur et misère du patrimoine religieux en France

| Publié le 10-05-2019 12:49 | Mise à jour le 10-05-2019 14:22
Grandeur et misère du patrimoine religieux en France
Crédit photo : (c)Notre-Dame de Paris, Pixabay  

Le 15 avril 2019, après 856 ans d'un rayonnement et d'une splendeur incomparables, un terrible incendie ravageait Notre-Dame de Paris. Celle-ci fut à deux doigts de s'effondrer totalement. L'effet de la malchance ? Éléments de réponse.

Un peu d'Histoire

L'art roman, apparu en Italie du nord autour de l'an mil, fleurit dès lors en Europe, couvrant celle-ci d'abbayes et de monastères. Puis vint l'art gothique, né en Ile-de-France, de la fin du XIIème jusqu'au début du XVème. Ce dernier s'effacera alors au profit de la Renaissance, qui, née en Italie, gagna l'ensemble de l'Europe au XVIème. Lui succéda, au XVIIème, le classicisme, né en France et appelé à rayonner à son tour dans toute l'Europe. Il sera décliné en néoclassicisme à partir de 1750.

Accompagnant ces mouvements, quand elle ne les inspirait pas, l'Église connaîtra ainsi huit siècles d'apogée, recouvrant la France de dizaines de milliers d'églises et autres édifices religieux. Assurément le plus grand musée de France, regorgeant de trésors.

Puis vint la Révolution. Dès 1789, les biens appartenant à l'Église sont confisqués, ils deviennent « biens nationaux ». Dans les grandes villes, de nombreuses paroisses sont supprimées et les moins chanceuses des églises sont abattues, dès leur vente comme bien national, ou après avoir servi durant quelques années à des usages divers, sans lien avec le culte. Pour les objets de culte, ordre a été donné de fondre ce qui pouvait l'être et de disperser le reste ! Fort heureusement tout le monde n'a pas obéi à cette injonction.

En 1795, la grande majorité des biens de l'Église sera déjà vendue. Des merveilles comme l'abbaye de Cluny, la plus vaste de la chrétienté, se retrouveront démantelées, revendues pierre par pierre par leur acquéreur. D'autres, comme le Mont-Saint-Michel, échapperont à la destruction pour être transformées en prison. Toutefois, lorsque Napoléon III ferme la prison du Mont, sans sa détermination à entamer de gigantesques travaux de restauration, ce pur joyau était considéré comme perdu. Pour beaucoup d'autres édifices, c'était trop tard.

Le Concordat de 1802 apaisera en partie les relations entre l'Église et l'État. Rome renonce aux églises de France, « affectées » au culte. Les évêques et curés, nommés par l'État, désormais avec l'accord du Pape, sont salariés par l'État. Le clergé régulier (moines et religieux) relèvera plus tard de la loi de 1901, selon laquelle les bâtiments conventuels sont eux la propriété de la congrégation.

La loi de 1905, dite « de séparation de l'Église et de l'État » met fin de façon unilatérale au Concordat et confirme notamment la mainmise de l'État sur les biens du clergé séculier (qui n'est plus nommé ni payé par l'État), ajoutant à ceux du Concordat séminaires, évêchés, bibliothèques et écoles. C'est ainsi que les 87 cathédrales en activité et construites avant 1905, toutes classées Monuments Historiques, appartiennent à l'État (à part : celles d'Ajaccio, à la Région, et d'Annecy, à la commune). Tandis que celles des nouveaux diocèses ou celles ayant perdu leur statut de siège épiscopal à la Révolution sont la propriété des communes. Quant aux quelque 40 000 églises et chapelles paroissiales de France, elles appartiennent aux communes. De même que le mobilier (calices inclus). Seules les églises et cathédrales édifiées après 1905 appartiennent aux diocèses.
L'État et les communes, propriétaires, sont donc responsables de l'entretien de ces édifices.

En 1912, la situation était déjà tellement critique que Maurice Barrès publiait « La grande pitié des églises de France ». Et en 1913 naissait la loi sur la protection des Monuments Historiques. Puis la guerre éclatait en 1914… S'ensuivirent d'autres priorités.

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Quid de l'entretien des cathédrales (en particulier, et des Monuments Historiques en général) ?

Le budget du ministère de la Culture est de 10 milliards. Là-dessus, 326 millions sont consacrés à l'entretien et aux restaurations des Monuments Historiques (il est vrai qu'un fonds de 15 millions d'euros est prévu pour aider les collectivités à faibles ressources à rénover leurs monuments…). 3% dudit budget... Pour 720 millions aux dépenses de personnel du ministère… Dans le même temps, les aides publiques à la filière industrielle des éoliennes et du photovoltaïque sont de 5 milliards, soit 15 fois plus.

Depuis la délocalisation de 2004, seuls 4% (mais les plus considérables) des 45 000 Monuments Historiques que compte la France appartiennent à l'État. Pour 46% appartenant à des propriétaires privés et le reste aux communes et collectivités. Actuellement, on estime à 2 000 le nombre de ces bâtiments en péril, en augmentation permanente. Et qu'il faudrait au moins doubler le budget dévolu pour rattraper le retard. D'autant que, si l'on se contente de regarder la question par le petit bout de la lorgnette, celle du « retour sur investissement », il ressort d'une étude du ministère de la Culture que la restauration et l'ouverture au public de nos monuments, au sens large, entraînent des retombées économiques d'un montant de 21 milliards d'euros et représentent plus de 500 000 emplois directs et indirects.

34% des Monuments Historiques, soit environ 15 000, sont des édifices religieux, auxquels en 2017 furent affectés 116 millions (sur les 320 alors dévolus aux Monuments Historiques).

Pour en revenir à Notre-Dame, faut-il rappeler que c'est le monument d'Europe le plus visité ? 13 millions de visiteurs par an. Or, tandis que l'État ne pouvait plus reculer devant une campagne de travaux lourds, enfin décidée en 2017, et que l'archidiocèse lui demandait 150 millions, celui-ci lui accordait… deux millions par an, pendant dix ans. Montés à quatre si le mécénat apportait aussi au moins deux millions par an. De fait, l'immense majorité des travaux (210 millions prévus) étaient financés par le mécénat, notamment américain…

Quant au système de sécurité incendie de la cathédrale, il s'est avéré extraordinairement défaillant (et inexistant dans les combles), sans parler des fils électriques qui - en infraction à tous les règlements, trainaient dans les combles, des mégots retrouvés sur le chantier, etc. : deux alertes incendie ont retenti dans la demi-heure précédant le drame, mais soit au mauvais endroit, soit le seul vigile appointé a donné une mauvaise information. L'enquête le dira, en principe. C'est ainsi que ces dernières années de nombreux incendies ravagèrent moult Monuments Historiques publics, souvent pendant les travaux : l'Hôtel de ville de La Rochelle, la cathédrale d'Auxerre, le Parlement de Bretagne, le château de Lunéville, la basilique Saint Donatien à Nantes, pour ne citer qu'eux.

Concernant la sécurité de Notre-Dame tout court, elle était tout simplement inexistante : un vigile le jour, plus le concierge la nuit. En 2016 un rapport du CNRS tirait la sonnette d'alarme, il fut enterré par Matignon. A telle enseigne qu'une video de 2018 circule sur Youtube, où l'on voit deux adolescents escalader l'échafaudage, passer la nuit sur les toits et redescendre tranquillement le lendemain, en toute impunité ! Et ce n'est pas la seule. Alors que pas moins de 800 lieux de cultes catholiques furent vandalisés en 2018 en France, en dépit de l'obligation de l'État ou des communes de prévenir les risques de dégradation, vol ou accident.

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L'entretien des églises par les communes

Le secrétaire général de l'Observatoire du patrimoine religieux estime que « sur 5 000 édifices en souffrance, 500 sont clairement menacés ». A Paris l'état des églises est alarmant, ne serait-ce que les installations électriques sont totalement hors d'âge, dangereuses, y compris pour des églises emblématiques comme La Madeleine. Les infiltrations d'eau sont courantes. Sur un budget de fonctionnement de 8 milliards, la ville consacre 13 millions par an aux 96 édifices cultuels qu'elle possède, dont 85 églises, plus 40 000 œuvres d‘art. Dans ces conditions, le patrimoine se dégrade plus vite qu'il n'est restauré. Mergitur nec fluctuat ?

Plus généralement, sur les 326 millions (dont 19 pour l'entretien) que consacre l'État aux 44 000 immeubles et 290 000 objets protégés, 210 millions sont versés aux collectivités territoriales, qui possèdent 51% de ces immeubles. Et les dépenses consacrées par ces dernières au patrimoine protégé sont évaluées par le ministère à 295 millions. Soit moins de 7 000 € par immeuble, sans compter les objets. Sans doute la République espère-t-elle qu'un miracle pourvoira au reste ?

Heureusement, il existe aussi nombre d'initiatives privées, le mécénat d'entreprise, les associations de sauvegarde, les fondations. A titre d'exemple, entre 2002 et 2013 la Fondation du Patrimoine est ainsi intervenue sur 4 000 lieux de culte (74% de ses interventions), le plus souvent dans des communes de moins de 2 000 habitants et sur des édifices non protégés. La Sauvegarde de l'art français a secouru 3 600 églises et chapelles depuis 1972. Patrimoine-Environnement œuvre aussi sans relâche en ce sens.

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Désaffection religieuse et avenir des églises

Parallèlement, l'évêque de Nancy et Toul indiquait lors d'un colloque en 2018 que depuis la guerre le nombre de paroisses dans son diocèse était passé de 646 à 55 ! Par paroisse, entendre église dans laquelle il essaie de maintenir au moins une messe dominicale. Les autres étant désignées, par l'Église elle-même, des clochers. En outre, il est dans l'incapacité d'affecter un curé résident à chacune de ces paroisses.

De ce fait, nombre de municipalités, confrontées à leur entretien, s'interrogent sur le devenir de leurs églises. Même si, dans la grande majorité des cas, elles savent qu'une église est un élément identifiant et structurant d'un village. Une large majorité de l'opinion est d'ailleurs favorable à leur maintien. Et nombreux sont les élus et les responsables ecclésiastiques - le Vatican est sur cette tendance, à s'interroger sur l'opportunité d'affecter certaines églises, en partie ou en totalité, à un usage autre que cultuel.

Toutefois, les églises communales construites avant 1905 sont sous le régime de l'affectation au culte « exclusive, incessible et perpétuelle ». Sauf accord de l'affectataire (le curé). Cela n'empêche pas des activités culturelles, si ce dernier y consent. Mais il n'est pas possible de désaffecter une partie d'une église. Aussi, soit l'église demeure sous le régime de l'affectation, avec des activités annexes en harmonie avec sa vocation première. Soit, faute d'un usage religieux, le curé et l'évêque peuvent demander au préfet sa désaffectation (terme de droit civil), donnant lieu à un décret canonique d'exécration. Alors seulement, un usage profane sera possible. Le Vatican n'y est pas opposé par principe, il exige toutefois une finalité culturelle, sociale ou caritative. Sans une utilisation commerciale, sauf si la finalité est solidaire.

Afin de ne pas en arriver là (l'expérience, tentée au Québec, se solde par la moitié des églises vendues en déshérence), et compte tenu du risque qui pèse sur l'entretien des églises, un usage partagé qui ne remettrait pas en cause l'affectation première au culte a les faveurs de l'Église, avec une mise à disposition habituelle au bénéfice de la commune.

En conclusion

Entre une Église qui s'est vue spoliée de son patrimoine et, désormais, bien souvent se préoccupe davantage du temporel que du spirituel et voit ses lieux de culte se vider, et un État qui, après s'être mis sur les bras le patrimoine en question, se mêle de tout sauf de ses fonctions régaliennes, le salut de notre patrimoine religieux n'est pas gagné…

Aussi, hommage soit rendu à nos investisseurs, qui financent la restauration de nos Monuments Historiques. Certes pas tous anciens biens d'Église, mais le plus souvent il s'agit bel et bien d'anciens couvents ou hospices religieux, devenus la propriété d'entités étatiques ou paraétatiques. Ils permettent ainsi à ces édifices exceptionnels, non seulement de ne pas s'effondrer, car tel est souvent l'enjeu, mais aussi de revivre.

Hugues de Tappie est dirigeant de Jedefiscalise.com, cabinet en gestion de patrimoine spécialisé dans les opérations à fort levier fiscal de types Malraux et Monument Historique. Celles-ci s'adressent aux contribuables fortement imposés (minimum 25 000 € d'impôt sur le revenu). Le cabinet est structuré de façon à pouvoir aider ses clients à prendre les bonnes décisions et les accompagner de A à Z dans la réalisation des montages fiscaux les plus avantageux.


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