Inflation tarifaire : bombe à retardement ou bruit statistique ?
Les tarifs américains n'ont pas encore alimenté l'inflation, mais la pression pourrait monter.
Un choc encore contenu par les amortisseurs
Depuis fin 2024, l’administration américaine a fortement relevé ses tarifs douaniers, en particulier sur les importations chinoises. Pourtant, l’indice des prix à la consommation (CPI) reste étonnamment modéré. En juin 2025, l’inflation globale est restée stable, avec un léger frémissement de l’inflation cur sur les biens à +2,4 % en rythme annualisé. De quoi surprendre les observateurs.
Selon l’analyse de Pictet Wealth Management, cette absence de flambée immédiate ne reflète pas une inefficacité des mesures, mais un décalage temporel dans la chaîne de transmission. Trois mécanismes expliquent ce phénomène :
- Des stocks de précaution ont été massivement constitués fin 2024 et début 2025, dans l’anticipation des hausses tarifaires. Les entreprises disposent aujourd’hui d’un matelas de 1,5 mois de marchandises, parfois stockées via des zones franches. Cela retarde mécaniquement la hausse des prix à la vente.
- Une absorption partielle des surcoûts a été réalisée, soit par les exportateurs (notamment chinois), soit par les distributeurs américains. Cette stratégie a permis de limiter la répercussion immédiate sur les prix finaux. Résultat : les prix à l’importation n’ont progressé que de 0,7 % depuis janvier.
- Enfin, l’évolution des prix des services et de l’immobilier, plutôt orientés à la baisse, a dilué statistiquement l’effet inflationniste global, en masquant la hausse sur les biens manufacturés.
Un retour de flamme annoncé… mais maîtrisé
Mais ce répit pourrait être de courte durée. Toujours selon Pictet, le pic inflationniste lié aux tarifs devrait se matérialiser entre septembre et novembre 2025, à mesure que les stocks seront écoulés et que les distributeurs répercuteront les surcoûts. Les enquêtes régionales de la New York Fed, de la Richmond Fed ou de l’ISM montrent que 60 à 80 % des industriels prévoient des hausses de prix dans les trois mois à venir.
Les secteurs les plus touchés seront les plus dépendants des importations asiatiques : mobilier, électroménager, électronique, jouets… Une étude économétrique menée par Cavallo, Llamas et Vazquez montre déjà une divergence nette entre les prix des produits soumis aux tarifs et ceux qui ne le sont pas.
Faut-il pour autant craindre un emballement inflationniste ? Pas nécessairement. Dans son scénario central, Pictet continue de prévoir une reprise du cycle de baisse des taux par la Fed dès octobre 2025, avec un abaissement à chaque réunion du FOMC jusqu’à mi-2026. Objectif : ramener le taux directeur dans une fourchette de 3,0 à 3,25 %, sans casser la croissance ni fragiliser le marché du travail.
L’inflation tarifaire n’a pas disparu, mais elle se manifeste avec un temps de latence. Le véritable enjeu sera sa durabilité : passagère et absorbée par les marges, ou persistante et amplifiée par les anticipations ? Une chose est sûre : la Fed n’a pas dit son dernier mot.