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Affaire H20 : genèse d'un scandale financier

| Publié le 09-10-2020 10:19 | Mise à jour le 12-10-2020 16:25
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Affaire H20 : genèse d'un scandale financier
Crédit(s) photo(s) : (c) Shutterstock  

Les risques des produits financiers se matérialisent actuellement pour de nombreux épargnants qui ont investi, au travers de leur assurance-vie, dans les fonds H20. La suspension de ces supports implique un flou sur le prix des parts. Ceux qui souhaitent procéder à un rachat de leur contrat se trouvent bloqués. Retour sur « l'affaire H20 », nouvel écueil du secteur financier.

Affaire H20 Asset Management : une histoire ordinaire du monde de la finance

C'est une décision rare que l'AMF* a prise à l'encontre d'H2O AM le 28 août 2020. Ce jour-là, l'organisme tutélaire contraint cette société de gestion, détenue à hauteur de 50,1 % par Natixis IM, à suspendre pour une durée de 4 semaines la cotation de 3 fonds : H2O Allegro, H2O MultiBonds et H2O MultiStrategies. Motif invoqué par le gendarme tricolore des marchés financiers : des actifs illiquides liés à des sociétés contrôlées par le sulfureux financier allemand Lars Windhorst, faisant peser de nombreuses incertitudes sur la valorisation des fonds visés.

Cette suspension n'est qu'une nouvelle étape qui fait suite à de nombreux rebondissements dans ce qu'il convient désormais d'appeler « l'affaire H20 ». Il s'agit également d'une énième chausse-trape qui entache un peu plus la réputation de la banque de financement et d'investissement NATIXIS.

>> A LIRE : Comprendre la crise des subprimes de 2008


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Fin des années 90 : l'avènement des fonds dits de « performance absolue »

Comme souvent dans l'univers de la finance, avant que ne survienne un crash, il y a d'abord une success-story. Et l'histoire de la société de gestion H2O Asset Management, dont nous ne connaissons cependant pas encore l'épilogue, pourrait être conforme à ce scénario qui revient à tomber de Charybde en Sylla.

À l'origine de la société de gestion H20 AM, il y a deux anciens gérants de CAAM (Crédit Agricole Asset Management) devenu depuis AMUNDI, Vincent Chailley et Bruno Crastes. Ce dernier, avant que ne débute l'aventure H20, s'était forgé une solide notoriété dans le trading des obligations à haut rendement.

A partir de 1999, Bruno Crastes a développé chez CAAM une gamme d'OPCVM* appelés fonds VAR (Value-At-Risk) également dénommés « fonds de performance absolue » dont la promesse était d'offrir aux investisseurs une rémunération élevée quelles que soient les turbulences de marché.

Or, après quelques années d'état de grâce, les produits VAR n'ont pas résisté à la crise financière de 2008*. Supposée afficher des rendements largement supérieurs à ceux de l'indice EONIA*, leur rentabilité devient quasi nulle à compter de 2007. S'ensuit une désaffection des investisseurs et un effondrement des encours sous gestion de CAAM.

>> A LIRE : Le spectre d'un scandale financier prive 60.000 Français d'assurance construction



Après CAAM, NATIXIS se lance dans l'aventure des fonds de « performance absolue »

C'est en 2010 que Vincent Chailley et Bruno Crastes créent à Londres la société de gestion H20 AM. Quelque mois auparavant tous deux ont cessé leur collaboration avec CAAM en pleine restructuration et qui vient d'être rebaptisé AMUNDI.

Dans cette nouvelle aventure entrepreneuriale, un poids lourd de l'univers des banques de financement et d'investissement les accompagne : NATIXIS, filiale du groupe BPCE. Avec l'éclairage de ce qui s'est passé pendant la crise des subprimes* les 2 gérants, à l'instar de toute la communauté financière, ont à l'esprit qu'aux risques de marché s'est ajouté un risque de liquidité. Ils vont donc développer une nouvelle gamme de fonds ouverts et communiquer auprès des investisseurs sur leur gestion d'actifs conformes aux normes UCITS (règlementation européenne concernant la commercialisation des OPCVM) et subséquemment réputés liquides et facilement négociables.

Le succès sera immédiat. En 2013, Bruno Crastes est consacré meilleur gestionnaire obligataire mondial des 5 années précédentes. En 2015, la société H20 AM reçoit le prix spécial BFMTV. Puis fin 2015, H2O AM Multi Bond remporte le prix du meilleur fonds obligataire* à rendement absolu lors de la cérémonie de remise des prix Investment Week Specialist.

Sur la période 2010/2019, les encours sous gestion de la société H20 AM passent de 3 à 30 milliards d'euros. Les performances promises sont bien sûr au rendez-vous. Multibonds, le produit phare de la gamme H20 affiche entre 2012 et 2018 une performance de 485 % ! Les investisseurs plébiscitent les fonds H20, produits qu'il absolument détenir en portefeuille pour juguler les retournements de marché comme en 2018.

Mais ce parcours d'excellence va être brutalement interrompu. Comme cela fut souvent le cas dans l'univers de la finance, c'est une note d'analyse financière qui va semer le trouble dans la galaxie H20.

>> A LIRE : WIRECARD : un scandale financier qui met à mal le rigorisme de l'économie allemande

18 juin 2019 : un article publié sur le BLOG du Financial Time sème le doute sur la liquidité des fonds H20

Sur la planète finance quelques lignes suffisent à déclencher des séismes tout autant dévastateurs pour un acteur de marché que peuvent l'être sur l'écorce terrestre le frottement des plaques tectoniques. L'article publié sur le Blog du Financial Time le 18 juin 2019 va sérieusement ébranler les fondations sur lesquelles reposait la notoriété de la société de gestion H20 AM et celle de son mentor Bruno Crastes.

Le brûlot révèle notamment que plusieurs fonds ont été investis dans des titres obligataires* non-côtés* émis par une société dirigée par le sulfureux financier de nationalité allemande Lars Windhorst. Et pour enfoncer le clou, l'article indique également que Bruno Crastes vient en 2019 d'être nommé au conseil d'administration de cette société.

Il n'en fallait pas davantage pour que la patenté liquidité des produits H20 soit remise en question, tout cela sur fond de forte suspicion de conflits d'intérêts. La gestion d'actif en mode agile, et décorellée des marchés financiers, de la société H20 AM, venait de se heurter au lourd passif de M. Windhorst. Celui-ci s'était déjà bâti une solide réputation devant les tribunaux de la République fédérale en 2003 puis en 2009 à l'occasion de 2 faillites pour lesquelles il avait été condamné à une peine d'emprisonnement.

Loin d'être découragé par ses déboires judiciaires et non sans avoir au passage essaimé 400 € millions de dettes devenues autant de créances irrécouvrables, M. Windhorst se relance en créant, toujours en 2009, Sapinda holding BV à Amsterdam. Et c'est bien avant que Bruno Crastes intègre l'équipe de direction du groupe de M. Windhorst que H20 AM entame une étroite collaboration avec celui-ci.

Selon le Financial Times, la société de gestion va en effet très vite détenir par l'intermédiaire de 6 de ses fonds un encours obligataire de 1,4 milliard d'euros qui se peuvent désormais appeler la « dette Windhorst ». Or ces titres ne sont pas côtés et ne peuvent donc être négociés quotidiennement. Voilà de quoi sérieusement hypothéquer la liquidité des fonds H20, vantée par Bruno Crastes comme la garantie pour chaque souscripteur de pouvoir revendre chaque jour ses parts.

Dès le lendemain de la publication du Financial Time, Morningstar, organisme de référence spécialisée dans la cotation des OPCVM, décident de suspendre la note du fonds H2O Allegro. L'opprobre venait d'être lancé sur H20 AM et sa gamme de fonds de performance absolue.

>> A LIRE : BNP Personal Finance condamnée pour les prêts toxiques « Helvet Immo »


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Mieux comprendre l’article

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Autorité des Marchés Financiers (AMF) :
L'AMF (Autorité des Marchés Financiers) est chargée de réguler les acteurs de la finance. Parmi ses principales missions, l'institution créée les règles à respecter, surveille les acteurs, autorise la mise sur le marché de produits financiers, sanctionne ceux qui ne respectent pas les règles, et informe les épargnants.

Crise des subprimes :
La crise des subprimes est une crise financière, née du non remboursement de prêts hypothécaires par certains ménages américains surendettés.

Dans les années 2000, les banques américaines ont accordé des crédits hypothécaires à taux variables aux ménages pour financer leur achat immobilier. Dans le principe de ce type de crédit, si l'emprunteur ne peut plus rembourser, la banque saisit le bien pour le vendre aux enchères et se rembourser.
De plus, les taux d'intérêt de ces prêts étaient "variables", ce qui signifie qu'ils devaient varier à la hausse ou à la baisse en fonction des taux directeurs. Or à partir de 2005, ces taux directeurs ont commencé à augmenter. Les mensualités à payer par les ménages étaient de plus en plus chères. Ne pouvant plus rembourser, un nombre croissant de ménages ont vu leur bien immobilier saisi pour être vendus aux enchères.
Anticipant que beaucoup de ménages ne pourraient plus rembourser leur crédit, les banques en ont titrisé et revendu une partie de ces créances sur les marchés financiers. Beaucoup d'acteurs ont alors acheté ces titres "toxiques", volontairement ou non (les titres étaient souvent vendus dans un "package" avec d'autres titres).
Dans le même temps, les prix de l'immobilier se sont mis à chuter. La vente aux enchères des biens immobiliers ne suffisait plus à rembourser les dettes des ménages, provocant le sur-endettement de nombre d'entre eux ainsi que la faillite d'établissement de crédit et de fonds d'investissement qui détenaient ces titres.
Par le biais de la titrisation, c'est ensuite tout le système financier qui s'est vu mis à mal, puis l'économie mondiale toute entière.


EONIA :
L'EONIA est un indicateur financier. Il reflète le taux moyen auquel les banques de la zone euro se sont prêtées de l'argent au cours des 24 dernières heures. L'EONIA est utilisé par les banques pour établir certains taux.

Obligation / Emprunt obligataire :
Une obligation est un terme qui désigne un titre financier. L'obligation matérialise la dette d'une entreprise, d'un État ou d'une collectivité locale envers celui qui la détient. Elle donne droit au paiement d'intérêts à son détenteur, et doit être remboursée à une échéance définie au départ. Le propriétaire d'une obligation peut la revendre à un tiers. C'est alors à lui que les intérêts seront payés et le capital remboursé.