Continuer avec Google
Continuer avec Facebook
Continuer avec Apple
Rubrique en collaboration avec
Alors que les États-Unis multiplient les barrières commerciales, la Chine continue de gagner des parts de marché dans presque tous les secteurs, y compris les plus innovants. Une note récente de Rexecode, signée Célia Colin, montre que cette dynamique n’est pas conjoncturelle : elle repose sur des fondamentaux structurels – coûts de production très bas, productivité élevée, soutien massif de l’État, robotisation accélérée – qui laissent présager une pression durable, voire amplifiée, sur l’industrie européenne. L’affrontement sino-européen n’en est qu’à ses débuts.
Depuis la fin de la pandémie, la Chine a consolidé une avance spectaculaire à l’export. En juillet 2025, son volume de biens exportés dépassait de 44 % son niveau de 2019, quand la zone euro affichait encore un repli de 6 %. Cette divergence illustre la puissance d’un appareil productif qui ne se contente plus de dominer les secteurs traditionnels : la Chine occupe désormais 41 % du marché mondial des semi-conducteurs, 38 % des drones, 22 % des robots industriels et 59 % des jouets et articles de sport. Autrement dit, l’avantage n’est plus cantonné au bas de gamme ; il touche désormais les technologies avancées.La principale explication tient aux coûts. Depuis fin 2019, les prix à la production n’ont augmenté que de 2 % en Chine, contre +26 % en zone euro. Cet écart massif permet aux industriels chinois de proposer des produits à des prix défiant toute concurrence sur le marché européen. Dans l’automobile, les études recensées par Rexecode montrent un exemple frappant : le coût de main-d’œuvre d’un véhicule BYD serait 77 % inférieur à celui d’un modèle équivalent produit en Allemagne. Les salaires manufacturiers restent près de 70 % plus bas qu’en Europe, et la progression des salaires chinois ralentit, alors même que les gains de productivité surpassent largement ceux des entreprises européennes.Cette réalité n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée avec la stratégie macroéconomique chinoise. Depuis plus de vingt-cinq ans, Pékin privilégie l’offre et l’investissement au détriment de la consommation. Le résultat est net : entre 2000 et 2010, le PIB en volume progressait de 10,6 % par an, porté par des investissements record et des exportations en hausse de 18 % annuellement. Entre 2024 et 2025, l’investissement en équipements et machines a encore atteint une croissance moyenne de 16,2 %, permettant un bond spectaculaire de la robotisation industrielle.La Chine compte aujourd’hui 470 robots pour 10 000 employés, la plaçant au troisième rang mondial, derrière la Corée du Sud et Singapour, mais déjà devant l’Allemagne et le Japon. La France, elle, plafonne à 186. Cette densité robotique augmente l’efficacité de la production chinoise et compense en partie la hausse salariale passée.Enfin, l’État chinois joue un rôle déterminant : les subventions seraient trois fois supérieures à celles de la France, et quatre fois à celles de l’Allemagne ou des États-Unis. À cela s’ajoutent l’organisation en clusters industriels, la planification macro-industrielle, et une sous-évaluation du yuan estimée à 51 % par rapport à sa parité de pouvoir d’achat. Autant d’éléments qui créent un avantage-prix systémique que l’Europe peine à contrer.
L’étude de Rexecode identifie huit facteurs qui composent l’hyper-compétitivité chinoise. Cinq d’entre eux devraient se renforcer dans les prochaines années : rémunération du travail, productivité, coût de l’énergie, logistique, profitabilité des entreprises. Les trois autres – subventions, politique industrielle, sous-évaluation de la monnaie – ne montrent aucun signe de retrait. Cette combinaison fait peser une menace précise : la compétitivité chinoise n’est pas un phénomène cyclique ; elle est structurelle.Le soutien public, déjà massif, pourrait même s’intensifier dans les secteurs stratégiques : batteries, véhicules électriques, semi-conducteurs, IA, robotique industrielle. Alors que les tensions commerciales s’accentuent avec les États-Unis, Pékin redirige une partie de ses flux commerciaux vers l’Europe, marché vaste et moins agressif réglementairement. La Chine, dans de nombreux segments, peut absorber des marges faibles pour gagner des parts de marché, là où les entreprises européennes doivent préserver leur rentabilité.C’est pourquoi Rexecode avance une conclusion nette : l’hyper-compétitivité chinoise ne se corrigera pas d’elle-même. Elle résulte d’un modèle économique cohérent, robuste et politiquement assumé. Autrement dit, sans stratégie industrielle européenne, sans mécanismes de protection commerciale ou de rééquilibrage, les secteurs exposés – automobile, électronique, biens intermédiaires, machines, robotique, photovoltaïque – risquent de connaître un recul durable de leur production.L’enjeu est majeur : il ne s’agit plus d’une concurrence sectorielle, mais d’un différentiel systémique qui place l’Union européenne face à un choix stratégique. L’industrie européenne doit se transformer, se protéger ou s’adapter — mais elle ne peut plus ignorer la profondeur de la mutation chinoise.