Les Pays-Bas activent une loi d'urgence pour reprendre le contrôle de Nexperia
Le gouvernement néerlandais a pris une décision sans précédent en invoquant le 30 septembre 2025 une loi d'urgence datant de 1952 pour placer sous tutelle Nexperia, fabricant de semi-conducteurs détenu par le groupe chinois Wingtech. Cette intervention, la première du genre depuis l'adoption de la Goods Availability Act il y a plus de 70 ans, vise à protéger des capacités technologiques jugées essentielles pour l'Europe. L'affaire révèle un conflit de gouvernance qui a conduit à la suspension du directeur général Zhang Xuezheng et met en lumière les tensions croissantes autour de la souveraineté technologique européenne.
Une mise sous tutelle inédite motivée par des défaillances managériales
Le ministère néerlandais des Affaires économiques a actionné le 30 septembre 2025 la Goods Availability Act, une loi d'urgence créée en 1952 mais jamais utilisée jusqu'alors. Cette décision extraordinaire concerne Nexperia, entreprise basée à Nimègue qui emploie plus de 12 500 personnes et produit 110 milliards de puces par an, pour un chiffre d'affaires de 2,06 milliards de dollars en 2024.
Le gouvernement a justifié son intervention par des signaux aigus de graves manquements de gouvernance qui menaçaient la continuité des opérations européennes de l'entreprise. Pendant un an, Nexperia est désormais interdite de déplacer des parties de l'entreprise, de licencier des cadres ou de prendre des décisions stratégiques sans autorisation explicite du gouvernement néerlandais.
Cette mesure vise à empêcher que les produits fabriqués par Nexperia, utilisés notamment dans l'industrie automobile européenne et l'électronique grand public, ne deviennent indisponibles. La Chambre des entreprises d'Amsterdam a parallèlement suspendu le 7 octobre Zhang Xuezheng de ses fonctions de directeur général, estimant qu'il existait des raisons valables de douter d'une gestion saine de l'entreprise. Les droits de vote sur les actions détenues indirectement par Wingtech Technology ont été placés sous la gestion d'un administrateur indépendant nommé par le tribunal. Stefan Tilger, directeur financier, a été désigné comme directeur général par intérim, tandis que Guido Dierickx a été nommé administrateur non exécutif par la Chambre des entreprises.
Un conflit interne révélateur des tensions sino-européennes
L'intervention gouvernementale trouve son origine dans un différend financier qui a éclaté au sein de la direction de Nexperia. Zhang Xuezheng, également fondateur et président de Wingtech, pourrait avoir tenté, selon les documents publiés par la Cour d'appel d'Amsterdam, d'utiliser les ressources de Nexperia pour soutenir WingSkySemi, son usine de fabrication de plaquettes de silicium à Shanghai, qui rencontrait des difficultés financières. Bien que WingSkySemi ne fasse pas partie du groupe Wingtech, Zhang aurait cherché à passer des commandes d'une valeur de 200 millions de dollars, alors que l'entreprise néerlandaise n'avait besoin que de 70 à 80 millions de dollars de plaquettes pour cette année.
Le 4 septembre 2025, Zhang a révoqué les pouvoirs bancaires de trois cadres financiers de Nexperia, dont le directeur financier, et a accordé l'autorité à trois personnes sans expérience financière spécifique. Lorsque les membres du conseil d'administration ont confronté Zhang sur ces actions, ils auraient été sommairement licenciés. Ruben Lichtenberg, directeur juridique de Nexperia, a exprimé de sérieuses préoccupations, déclarant que ces actions ne reflétaient pas une bonne gouvernance et n'étaient pas dans l'intérêt de Nexperia. Cette situation a déclenché l'alerte des dirigeants européens, qui ont saisi les autorités néerlandaises et la Chambre des entreprises.
Des répercussions géopolitiques dans un contexte de guerre technologique
L'affaire Nexperia s'inscrit dans un contexte géopolitique tendu où la souveraineté technologique est devenue un enjeu majeur. Wingtech avait racheté Nexperia en 2018 pour 3,6 milliards de dollars, l'entreprise ayant précédemment appartenu à NXP Semiconductors, lui-même issu de Philips. En décembre 2024, Wingtech a été placé sur la liste noire américaine des entités soumises à des contrôles à l'exportation. Le 29 septembre 2025, le Bureau américain de l'industrie et de la sécurité a étendu les restrictions de contrôle des exportations aux entités détenues à au moins 50 % par une ou plusieurs entités figurant sur cette liste, affectant ainsi directement Nexperia.
La Chine a réagi fermement à la prise de contrôle néerlandaise. Le 4 octobre 2025, le ministère chinois du Commerce a émis un avis de contrôle des exportations interdisant à Nexperia Chine et ses sous-traitants d'exporter certains composants finis et sous-ensembles fabriqués en Chine. L'Association chinoise de l'industrie des semi-conducteurs s'est opposée à ce qu'elle qualifie d'abus du concept de sécurité nationale pour imposer des restrictions discriminatoires aux filiales étrangères d'entreprises chinoises.
Wingtech a déclaré qu'elle prendrait des mesures pour protéger ses droits et rechercher le soutien du gouvernement, ses actions ayant chuté de 10 % à la Bourse de Shanghai après l'annonce de l'intervention néerlandaise. Cette affaire rappelle l'épisode de 2022 où le gouvernement britannique avait ordonné à Nexperia de céder 86 % de l'usine Newport Wafer Fab au Pays de Galles pour des raisons de sécurité nationale. Pour les Pays-Bas, cette décision représente un tournant dans leur positionnement géopolitique, après avoir déjà restreint en 2023 les exportations vers la Chine d'équipements avancés du géant néerlandais ASML, leader mondial des machines de lithographie pour semi-conducteurs.