Souveraineté économique : l’Europe face au piège de la gestion passive
La gestion passive, dominée par des géants américains, menace la souveraineté économique européenne. Une opportunité de réorientation émerge.
Une dépendance grandissante au capital américain
La dynamique est implacable : au cours de la dernière décennie, les investisseurs européens ont délaissé leurs propres entreprises au profit des actions internationales, en premier lieu américaines. Résultat : 10 % du capital des sociétés européennes a été transféré à des investisseurs étrangers.
Ce phénomène s’accompagne d’une explosion de la gestion passive, qui a doublé de poids pour représenter désormais la moitié des encours collectifs et plus des deux tiers des capitaux des investisseurs institutionnels. Or, cette gestion passive est concentrée entre les mains de trois géants américains : BlackRock, Vanguard et State Street.
L’influence de ces acteurs dépasse la simple détention de titres : en assemblée générale, la majorité des fonds passifs suivent les recommandations de deux agences de conseil en vote également américaines, ISS et Glass Lewis. Lorsque le poids de la gestion passive était limité, l’impact sur la gouvernance était marginal. Mais désormais, il équivaut à donner aux États-Unis une influence majoritaire sur le capital circulant des entreprises européennes.
Vers un tournant de marché favorable à l’Europe ?
Le constat pourrait sembler accablant, mais plusieurs signaux laissent penser que la situation peut évoluer. L’élection de Donald Trump en 2024 a brutalement rappelé aux Européens la nécessité d’assurer eux-mêmes leur souveraineté économique. Les États ont commencé à réagir, notamment sur le plan militaire — l’Allemagne ayant par exemple annoncé un plan de 1 000 milliards d’euros sur dix ans.
Sur les marchés, un frémissement est perceptible : pour la première fois depuis cinq ans, les souscriptions nettes vers les fonds actions américaines stagnent, alors que les flux repartent (timidement) vers les actions européennes. Ce renversement coïncide avec un autre phénomène : la concentration historique des indices boursiers. Aux États-Unis, la domination des valeurs technologiques a porté la capitalisation de quelques géants à des sommets, situation qui par le passé a souvent précédé un cycle plus favorable à la gestion active.
Autre élément clé : le MSCI World, censé refléter la santé des marchés mondiaux, est devenu de facto un MSCI USA. Les actions américaines représentent désormais 75 % de l’indice, alors que l’économie américaine ne pèse que 25 % du PIB mondial. Cet écart alimente l’idée que les portefeuilles doivent être rééquilibrés pour mieux refléter la réalité économique.
Reprendre le contrôle de nos entreprises
Face à cette situation, le message de Laurent Chaudeurge est clair : il faut réorienter une partie des capitaux vers les actions européennes et remettre en question le poids excessif de la gestion passive. « La gestion passive démocratise l’investissement à faible coût et maintient une forte exigence sur l’active, mais lorsqu’elle devient dominante, elle mène inévitablement à l’indigestion », résume-t-il.
Les marchés européens offrent aujourd’hui de nombreuses opportunités : des entreprises de qualité, parfois à des valorisations historiquement basses, et une diversité sectorielle qui reste sous-estimée. En reprenant la main, les investisseurs européens peuvent non seulement capter ces opportunités, mais aussi redevenir les acteurs principaux de la gouvernance des sociétés stratégiques.
Préserver la souveraineté économique ne consiste pas seulement à défendre une ambition politique ou identitaire. C’est aussi une exigence financière et patrimoniale : sans actionnaires européens engagés, les choix stratégiques de nos entreprises continueront d’être dictés par des intérêts extérieurs.