Zone euro, le recul du PIB rattrapé par le choc pétrolier iranien
La zone euro n’aborde pas le choc iranien en position de force. Selon les données désaisonnalisées publiées par Eurostat, son PIB a reculé de 0,2 % au premier trimestre 2026 par rapport au trimestre précédent, après une hausse de 0,2 % au quatrième trimestre 2025. Sur un an, la croissance ralentit nettement, à 0,3 %, contre 1,2 % au trimestre précédent. La statistique publiée vendredi ne raconte donc pas seulement un accident de parcours : elle montre une économie déjà fragile au moment où le renchérissement de l’énergie, provoqué par le conflit autour de l’Iran, vient durcir les arbitrages des entreprises et des ménages.
Le point sensible n’est pas que le pétrole ait augmenté. Cette hausse intervient alors que les relais de croissance européens sont déjà faibles. Dans les comptes du premier trimestre, la consommation des ménages et les dépenses publiques contribuent encore positivement à l’activité, à hauteur de 0,1 point chacune. Mais l’investissement recule, les stocks pèsent et le commerce extérieur retire 0,3 point à la croissance de la zone euro. Autrement dit, l’économie européenne ne dispose pas d’un moteur suffisamment solide pour absorber facilement un choc de coûts.
Le calendrier renforce cette lecture. Dans ses projections de mars, la Banque centrale européenne indique que l’action militaire américano-israélienne contre l’Iran du 28 février, suivie de la riposte iranienne, a entraîné une forte hausse des prix du pétrole et du gaz, dans un climat de grande volatilité. La BCE précise que ses hypothèses de prix du pétrole et du gaz pour 2026 ont été relevées de près de 30 % et 57 % par rapport à ses projections de décembre 2025. Elle relie aussi ce choc à une révision à la baisse des perspectives de croissance à court terme, via l’incertitude, les prix de l’énergie, la consommation et l’investissement.
Il serait excessif d’affirmer que le conflit iranien explique à lui seul le recul du PIB. Mais le conflit a bien commencé avant la fin du trimestre, et la BCE avait déjà intégré, dès mars, son effet négatif sur l’environnement économique. La contraction publiée vendredi prend donc une portée particulière : elle révèle une zone euro qui ralentissait déjà au moment précis où le choc énergétique et géopolitique venait compliquer les décisions d’investissement, de production et de consommation.
Une contraction portée par le commerce extérieur
Dans le détail, la demande intérieure n’a pas décroché. La consommation des ménages a contribué positivement à la croissance de la zone euro, à hauteur de 0,1 point de pourcentage, tout comme les dépenses gouvernementales. Mais ces soutiens ont été insuffisants pour compenser les autres faiblesses du trimestre.
La formation brute de capital fixe a retiré 0,1 point à la croissance. Surtout, le solde commercial, c’est-à-dire les exportations moins les importations, a constitué le principal frein, avec une contribution négative de 0,3 point.
Cette donnée est importante, car elle montre que la zone euro a été pénalisée par sa relation avec l’extérieur au moment même où l’environnement mondial devenait plus instable.
La BCE avait déjà identifié ce canal de transmission dans ses projections de mars. Elle indiquait que le conflit était susceptible d’affaiblir la demande extérieure adressée à la zone euro, notamment via la hausse des prix de l’énergie, l’incertitude et les effets sur l’économie mondiale. Elle estimait aussi que la croissance de la demande étrangère adressée à la zone euro ralentirait fortement en 2026, à 2,1 %, après 4,3 % en 2025.
Le pétrole transforme le ralentissement en risque plus large
Le pétrole joue ici un rôle central. Dès mars, les flux pétroliers perturbés dans le détroit d’Ormuz et les interruptions de production liées à la guerre en Iran avaient conduit les analystes à relever fortement leurs prévisions de prix du brut. L’enquête Reuters faisait ressortir un Brent attendu en moyenne à 82,85 dollars le baril en 2026, contre 63,85 dollars dans l’enquête de février, réalisée avant le début du conflit.
Pour la zone euro, importatrice nette d’énergie, ce type de choc agit par plusieurs canaux. Il renchérit les coûts de transport et de production, fragilise les marges des entreprises, complique les décisions d’investissement et peut peser sur le pouvoir d’achat des ménages. Ces effets ne se lisent pas toujours immédiatement dans les comptes nationaux, mais ils modifient rapidement les anticipations.
C’est précisément ce que signalait l’indice PMI de mars. L'économie de la zone euro était déjà proche de la stagnation et Chris Williamson, chef économiste de S&P Global Market Intelligence, estimait que le PMI envoyait des signaux de risque stagflationniste, la guerre au Moyen-Orient faisant monter les prix tout en freinant la croissance. La confiance des consommateurs dans la zone euro était tombée à son plus bas niveau depuis fin 2023.
Les entreprises conservent l’emploi mais réduisent l’intensité du travail
Le marché du travail reste, en apparence, un point de résistance. Eurostat estime que l’emploi a augmenté de 0,1 % dans la zone euro au premier trimestre, avec 176,3 millions de personnes occupées. Sur douze mois, l’emploi progresse encore de 0,5 %, même si le rythme ralentit par rapport aux 0,7 % du trimestre précédent.
Mais ce chiffre doit être lu avec les heures travaillées, qui reculent de 0,2 % sur le trimestre. La zone euro ne détruit donc pas massivement d’emplois, mais elle utilise moins de travail.
Cette divergence entre emploi et heures travaillées est cohérente avec une économie où les entreprises temporisent : elles gardent leurs effectifs, mais ajustent l’activité à la baisse.
La BCE avait d’ailleurs décrit un mécanisme proche dans ses projections. Elle estimait que les entreprises devraient globalement conserver leurs salariés à court terme face au choc temporaire provoqué par la guerre au Moyen-Orient, tout en soulignant que la pression sur les profits liée aux coûts élevés des intrants pourrait limiter cette capacité de rétention.
Une zone euro très hétérogène
La moyenne de la zone euro masque enfin de fortes divergences nationales. Le Danemark enregistre la plus forte hausse trimestrielle de PIB, à +1,9 %, devant l’Estonie et Malte, à +1,1 % chacune. À l’inverse, l’Irlande subit un repli marqué de 12,1 %, tandis que la Lituanie, la Suède et la France affichent des contractions respectives de 0,3 %, 0,2 % et 0,1 %.
Sur l’emploi, les écarts sont également marqués. La Lituanie, Malte et l’Estonie affichent les plus fortes progressions trimestrielles, avec +1,8 %, +1,0 % et +0,9 %. À l’inverse, la Roumanie, l’Irlande et le Portugal enregistrent les plus forts reculs, à -1,0 %, -0,8 % et -0,4 %.
Ces divergences rappellent que la zone euro ne réagit pas comme un bloc homogène. Les économies les plus exposées aux échanges extérieurs, aux cycles industriels ou aux coûts énergétiques peuvent être touchées plus fortement que celles dont la demande intérieure ou la structure productive amortit mieux le choc.
Un premier trimestre qui change la lecture de 2026
La contraction du premier trimestre ne suffit pas à conclure à un retournement durable. Mais elle abaisse nettement le point de départ de l’année 2026. La zone euro entre dans les prochains mois avec une activité déjà affaiblie, un commerce extérieur négatif, un investissement en retrait et un marché du travail qui résiste davantage par les effectifs que par les heures travaillées.
Le choc iranien renforce cette fragilité. Il a commencé avant la fin du trimestre, a immédiatement relevé les hypothèses de prix de l’énergie et a déjà conduit la BCE à revoir à la baisse ses perspectives de croissance 2026.
Il ne s’agit donc pas seulement d’un risque futur. C’est un choc intervenu dans le trimestre, dont les effets se diffusent à la fois par les coûts, la confiance, les décisions d’investissement et les anticipations des chefs d’entreprise.
Le recul du PIB publié par Eurostat traduit une économie européenne déjà faible au premier trimestre, tandis que le choc iranien, déclenché fin février, a probablement aggravé l’environnement de fin de trimestre et assombri les perspectives pour la suite de l’année. C’est cette combinaison qui rend la publication particulièrement sensible.