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Dans l’univers du capital-investissement, le « track record » des fonds est souvent brandi comme l’argument ultime. Être classé dans le premier quartile – les 25 % les plus performants d’un millésime – semble suffire à justifier une sélection. Pourtant, les statistiques montrent que cette référence est bien moins prédictive qu’il n’y paraît. Pour Edouard Leurent, directeur général adjoint d’Opale Capital, seule une analyse fine permet d’éviter les pièges de la performance passée.
Les chiffres sont implacables : sur les quarante dernières années, seuls 36 % des fonds positionnés dans le premier quartile sur un millésime donné y restent lors du suivant. Autrement dit, près des deux tiers sortent du haut de tableau d’un cycle à l’autre. La volatilité est encore plus forte pour les véhicules de grande taille : parmi ceux dépassant les deux milliards de dollars, moins d’un sur quatre parvient à se maintenir durablement dans ce groupe sélectif.Ce constat rappelle que la performance passée ne constitue pas un sésame permanent. Elle reflète souvent un alignement favorable de facteurs macroéconomiques – abondance de liquidités, taux proches de zéro, croissance soutenue – qui ont porté l’ensemble du marché, comme entre 2012 et 2018. Dans le contexte actuel, marqué par des taux plus élevés, une croissance molle et une géopolitique instable, les mêmes stratégies produisent des résultats beaucoup moins évidents.Selon Edouard Leurent, se contenter d’un classement flatteur revient donc à « faire à peine un tiers du travail ». L’investisseur exigeant doit aller au-delà des multiples et des taux de rendement interne (TRI), pour comprendre comment la performance a été générée et surtout, si elle peut être reproduite.
Derrière un beau multiple, la mécanique peut varier du tout au tout. La valeur a-t-elle été créée par une croissance organique pilotée par l’équipe du fonds, par des stratégies de build-up bien exécutées, ou simplement par une expansion des multiples de marché lors de la sortie ? La nuance est décisive : seule la première catégorie traduit une expertise reproductible.Pour répondre à ces questions, l’analyse doit être multidimensionnelle. D’abord, un examen détaillé des deals : secteurs visés, niveaux d’endettement, durées de détention, marges opérationnelles. Ensuite, des échanges directs avec les dirigeants d’entreprises accompagnées, qui offrent une lecture concrète du rôle joué par le fonds au quotidien. Les créanciers – banques, fonds de dette, mezzanine – constituent aussi des témoins clés, capables de révéler la capacité d’un gérant à traverser une crise. Enfin, la communauté concurrentielle elle-même donne des indices : dans un secteur compétitif, le regard de ceux qui ont perdu un deal peut se révéler instructif.À cette grille d’analyse s’ajoute la dimension humaine. Les succès d’hier reposent souvent sur quelques profils clés, dont le départ peut transformer un fonds performant en coquille vide. L’investisseur averti doit donc s’assurer que l’équipe à l’origine de la performance est toujours en place et dispose des moyens de reproduire sa stratégie.
Au final, rappelle Edouard Leurent, « la vraie sélection de fonds ne consiste pas à choisir ceux qui ont le mieux fait hier, mais ceux qui sont capables de bien faire demain ». Cela suppose une immersion totale dans l’écosystème du private equity, beaucoup de temps, et une mémoire longue des cycles. Un travail d’artisan, loin des raccourcis statistiques.