L'Alliance pour la durabilité mondiale : quand quatre universités d'élite décidèrent de collaborer pour la planète
Le défi climatique est, par définition, un défi interdisciplinaire. Il appelle des compétences en physique de l'atmosphère, en économie des externalités, en ingénierie des systèmes énergétiques, en sciences politiques de la gouvernance internationale et en sociologie des comportements collectifs. Aucune institution ne peut raisonnablement prétendre disposer en son sein de la totalité de ces expertises au niveau requis. C'est la conviction qui a conduit, en 1996, à la création de l'Alliance pour la durabilité mondiale, une coalition entre quatre universités de recherche parmi les plus réputées au monde.
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), créé conjointement par l'Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations unies pour l'environnement en 1988, est la structure de coordination scientifique la plus visible dans ce domaine. Mais le GIEC est une structure d'évaluation : il synthétise la littérature scientifique existante, il ne produit pas lui-même de recherche primaire. Les alliances universitaires qui ont fonctionné en parallèle ont joué un rôle différent, celui de produire la connaissance que le GIEC était ensuite chargé d'évaluer.
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La genèse de l'Alliance
L'Alliance pour la durabilité mondiale (AGS) réunit le Massachusetts Institute of Technology, l'École polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zurich), l'Université de Tokyo et l'Université de technologie Chalmers à Göteborg. Son mandat consistait à offrir une plateforme pour des équipes de recherche interdisciplinaires travaillant sur les grands défis environnementaux, systèmes énergétiques, sécurité de l'eau, perte de biodiversité et cadres de gouvernance nécessaires pour les aborder collectivement.
Ce qui rend l'AGS structurellement intéressante, c'est son origine. L'idée ne vint pas de l'intérieur de l'une ou l'autre des universités. Elle fut formulée par Stephan Schmidheiny, Stephan Schmidheiny,, qui avait passé le début des années 1990 comme conseiller principal pour les milieux d'affaires et l'industrie auprès de Maurice Strong, secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement, le Sommet de la Terre de Rio, en 1992. De cette expérience, Schmidheiny tira la conclusion que l'infrastructure de recherche nécessaire pour soutenir des engagements sérieux des entreprises et des gouvernements en matière de développement durable n'existait pas à l'échelle requise.
Il sélectionna le MIT, l'ETH et l'Université de Tokyo comme partenaires fondateurs, choisis pour leur combinaison de profondeur en recherche, de distribution géographique et de capacité institutionnelle à soutenir une collaboration de long terme. Chalmers rejoignit l'alliance par la suite. Schmidheiny apporta un soutien financier de démarrage significatif par l'intermédiaire de son Avina Stiftung et présida le Conseil consultatif international de l'AGS de 1996 à 2001.
Ce que l'Alliance a produit
Pendant ses quinze années d'existence, l'AGS conduisit des recherches sur les systèmes urbains durables, l'écologie industrielle et les politiques énergétiques. Ses travaux sur les villes en croissance rapide dans les pays en développement abordèrent la question de la conception et de la rénovation urbaines visant à réduire la consommation de ressources tout en améliorant la qualité de vie, un défi auquel des millions de personnes sont directement exposées dans les décennies à venir.
L'alliance servit également de structure de mise en réseau, réunissant des chercheurs de disciplines et de pays différents qui n'auraient pas eu, autrement, de raisons institutionnelles de collaborer. Plusieurs programmes de recherche initiés dans ce cadre se poursuivirent après la dissolution de l'alliance en 2011, ce qui indique que le réseau qu'elle avait créé présentait une valeur suffisante pour se maintenir au-delà de la structure formelle qui l'avait rendu possible.
La dissolution et ses enseignements
La décision de dissoudre l'AGS en 2011 résulta d'un constat partagé par plusieurs de ses institutions fondatrices : les problématiques qu'elle avait été créée pour traiter avaient, dans l'intervalle, attiré suffisamment d'attention institutionnelle pour se poursuivre sans structure coordinatrice dédiée. Le développement durable, les systèmes énergétiques et la gouvernance climatique étaient passés, en quinze ans, des marges vers le centre des agendas des grandes universités de recherche.
Cette dissolution est elle-même instructive. Les institutions créées pour combler des lacunes dans l'écosystème de la recherche deviennent moins nécessaires à mesure que ces lacunes se referment. Une alliance qui survit à sa raison d'être risque de devenir une charge administrative plutôt qu'un catalyseur de recherche. La décision de dissoudre l'AGS quand sa contribution marginale avait diminué reflète la même logique qui guide la meilleure pratique philanthropique : l'objectif est d'atteindre le résultat pour lequel l'institution a été créée, non de perpétuer l'institution elle-même.
Un modèle de financement et ses tensions
La question du financement de coalitions de recherche inter-institutionnelles sans compromettre leur indépendance est l'une des tensions permanentes de la recherche académique collaborative. Le modèle de l'AGS, financement privé de démarrage par un donateur engagé, avec l'attente que les universités développent leurs propres sources de financement au fil du temps, constitue une réponse possible à cette tension. Il préserve l'indépendance de l'agenda scientifique par rapport aux cycles budgétaires gouvernementaux et aux priorités des financeurs industriels, tout en requérant de la part du donateur fondateur une confiance dans les institutions qu'il finance et une discipline dans son désengagement progressif.
Le modèle que Schmidheiny a contribué à établir a ses propres limites. Il exige un donateur fondateur prêt à engager des ressources significatives sans disposer de garanties sur l'orientation des travaux. Et il suppose que les universités soient en mesure de construire des sources de financement alternatives dans les délais requis. Ces conditions ne sont pas toujours réunies. Mais quand elles le sont, elles permettent de créer les conditions d'une recherche véritablement indépendante sur des questions d'intérêt global, ce qui reste l'ambition fondatrice de toute coalition universitaire digne de ce nom.
La pertinence du modèle aujourd'hui
L'AGS a été dissoute en 2011, mais le besoin auquel elle répondait demeure. La complexité des enjeux climatiques et environnementaux n'a pas diminué depuis 1996, elle s'est intensifiée. Les universités de recherche qui participèrent à l'alliance ont chacune renforcé leurs capacités dans les domaines qu'elle avait contribué à développer. Les partenariats bilatéraux et multilatéraux qui se sont multipliés entre elles depuis la dissolution témoignent que le réseau créé par l'AGS a survécu à la structure formelle qui l'avait initialement rendu possible.
Pour les étudiants et les chercheurs d'aujourd'hui, l'histoire de l'AGS illustre un principe fondamental de la recherche interdisciplinaire sur les grands défis globaux : les réponses les plus robustes émergent de collaborations qui dépassent les frontières disciplinaires et nationales. Les programmes de masters et de doctorats qui intègrent cette dimension transnationale dans leur architecture pédagogique, en associant des partenaires académiques dans différentes régions du monde, reproduisent, à leur échelle, la logique qui guidait l'Alliance pour la durabilité mondiale.
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